Fauda, une série pour comprendre l’incompréhensible…

Classée par le New York Times au huitième rang des 30 meilleures séries internationales de la décennie, « Fauda » revient sur Netflix (depuis le 4 juin) en France pour une troisième saison en douze épisodes. Et le sujet est toujours aussi difficile à appréhender, même lorsque que, d’une manière ou une autre, l’on ne fait pas du tout partie de cette question israélo-palestinienne. Ce ne sera d’ailleurs pas le sujet de cette chronique, qui souhaite se concentrer sur l’écriture de cette fiction pas comme les autres, et qui a – nous semble-t-il – le mérite d’exister dans le paysage parfois terne des séries, le plus souvent fascinées par les psychopathes, meurtriers en séries ou conjonctions matrimoniales de toutes sortes… Lorsqu’ici, il est question du quotidien de millions d’individus, il est question de sentiments ancestraux, il est question d’amour et de haine. En bref, il est question de cette vie qui nous interroge tous autant que nous soyons, toujours et encore… Sans jamais savoir où elle nous mène. Bienvenue dans l’univers contrasté, sanguinolent et charnel de « Fauda ».

Il y a dans le jeu de Lior Raz toute l’impudeur des grands interprètes, filmés dans leur incarnation, sans filtre. Et l’on est convaincu, que ces comédiens donnent aux rôles qu’ils jouent, une part d’eux-mêmes qu’ils ne divulgueraient pas, même dans leur intimité la plus profonde. A savoir que le fait n’est pas isolé dans la série Fauda, puisqu’elle avait déjà mis en lumière d’autres personnalités dans les épisodes des deux saisons précédentes. En number one, Laëtitia Eïdo dont la finesse et l’intelligence du jeu nous avaient abasourdis, mais également Shadi Mar’i dans le rôle de Walid Al Abed. Le fait que Lior Raz co-réalise la série en complicité avec Avi Issacharoff y est certainement pour quelque chose, car on peut imaginer que tourner en « famille », sous le regard bienveillant et confiant d’un ami, encourage l’excellence. Comme on poserait ses mains sous les pieds d’un enfant pour éviter qu’il se blesse, et se propulse ainsi dans la vie, sécurisé et libéré de ses angoisses…

Bande-Annonce de la série Fauda – Saison 3

Cette troisième saison s’écoule dans l’impulsion des deux précédentes, se nourrissant de l’énergie bouillonnante, quasi radioactive, produite en amont. Telle une vague de traine… La saison deux avait été émotionnellement intense, avec une vivacité d’écriture à rebonds. En découle alors une certaine nostalgie en première lecture, de ne pas trouver dans ces 12 épisodes autant d’aspérités, avec des personnages – tels Shirin interprétée par l’époustouflante actrice française Laetitia Eïdo – croqués dans cette saison 3 plus en surface, peut-être moins fouillés, pour une proposition qui se dessine donc telle une suite, sans réalité coercitive. Pas de réel second rôle féminin d’ailleurs qui se distingue autour de Doron, le héros. Mais à y regarder d’un peu plus près, Lior Raz et Avi Issacharoff, auteurs de la série, formulent ici une virgule qui a du sens, et creuse la complexité de certaines relations d’autorité, père-fils avec le personnage fil-rouge d’un jeune boxeur palestinien joué par l’acteur israélien Ala Dakka, qui a une affection forte pour son entraineur, Doron (Liov Raz) sous-couverture, et qui offre de la cohérence à un modus vivendi qui transpire entre les lignes. Bousculé dans le tourbillon de haine, vengeance et trahisons, le trait de cette troisième saison ralenti pourtant, et même si cela peut paraître paradoxal lorsque l’on comptabilise les scènes où l’action dite de « commando » prédomine, au détriment de la romance, mieux explorée dans les opus antérieurs. En revanche, survit ce sentiment implacable, ces amitiés sans mesure : qui que tu sois, tu es avec moi, ou tu ne l’es pas. L’écriture est acérée, l’ensemble a été pensé, repensé et digéré. Avec des êtres qui, à l’instar du héros, Doron Kavillio, se regardent dans les yeux jusqu’à l’âme, assument leurs responsabilités dans leur chair et acceptent d’en assumer les conséquences.

Aussi, pour ce volet sombre de la fiction, qui maintient un niveau de violence élevé, l’écriture de Fauda est encore une fois à la hauteur de ses ambitions, et dévoile à ses spectateurs une partition crédible. Et ce moment qui pourrait être appréhendé comme transitoire, inséré dans une construction architecturale à plus long terme, entre la seconde et la quatrième saison, n’a de sens que si l’on connait les autres étapes de cette aventure humaine. Pas l’une sans l’autre. Pas de voyage sécable auprès des personnages de l’unité d’élite unité de Mista’arvim, qui parlent peu et dont une réalisation équilibrée capte les injonctions paradoxales, tapie au fond de ce bourbier inextricable, sans désigner réellement de coupable ou de vainqueur. D’ailleurs, ce qui est assez remarquable lorsque l’on est un spectateur neutre, sans aucun lien culturel avec le conflit, c’est que le scénario ne nous impose rien, et ne nous oblige pas à choisir notre camp. En ce sens, on pourrait presque recommander de voir, puis de revoir la saison une deuxième fois, afin de changer de prisme de lecture, et ainsi mieux appréhender des deux points de vue.

Pourtant, le spectateur participe aux interventions à bout touchant. Il est donc partie prenante de cette brigade composée d’humains parfaitement hommes, ou parfaitement femmes. La série parvient, sacré challenge, à porter le dessin d’une bataille situationnelle, inhérente à un combat géopolitique, traitée comme telle et qui dépasse ses enjeux cinématographiques. Maintenant, n’étant pas experts de la région, certaines dimensions nous échappent probablement, et nous ne tirerons donc pas de conclusion trop hâtive sur le questionnement qu’interpelle l’oeuvre de Lior Raz et Avi Issacharoff. Il semblerait en tout cas, selon certaines sources bien informées, que la série Fauda rendrait certains acteurs du conflit, « accros » dans la « vraie vie », et cela au-delà des clivages. Rien de moins étonnant, il faut l’avouer.

Vivement la saison 4… 😉

Vous pouvez regarder la série Fauda dans son intégralité sur la plateforme Netflix, cela depuis le 4 juin dernier.
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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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