Laëtitia Eïdo, un confinement teinté d’humanité pure…

Lorsque certains comédiens jouent leurs personnages, d’autres les incarnent avec grâce, et c’est là une nuance essentielle. Laëtitia Eïdo fait partie de cette famille-là, et ceux qui ont regardé les premières saisons de la série israélienne Fauda comprendront entre les lignes. A tel point que l’on aurait envie de vous dire – si c’est à votre mesure -, de passer outre la violence, pour avoir l’opportunité de découvrir sur Netflix cette actrice, une rareté à suivre absolument, car sa carrière ne fait que commencer. En ce confinement, nous avons eu la chance de l’interviewer un long moment, et nous n’avons pas été surpris de découvrir au-delà des apparences, une personnalité hors normes. Multiple en talents, riche de différentes facettes culturelles, le camaïeu des routes qu’elle emprunte va toujours dans la même direction, fidèle à sa musique intérieure. Interview coup de cœur.

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LCV Magazine : Bonjour Laëtitia, comment allez-vous en cette période de confinement ?

Laëtitia Eïdo : Cela n’a pas changé grand-chose à mon quotidien à part les tournages et des pièces de théâtre reportées, je continue à vivre à peu près comme je le fais d’habitude, en travaillant beaucoup à la maison, à préparer des projets, à passer des castings à distance, ce que je faisais déjà beaucoup avec l’étranger. Et maintenant, la France se met aussi à faire des castings en self-tape, on s’auto-filme et on envoie le casting. Je continue à faire ça. Et beaucoup de directeurs de castings ont mis en place des petits challenges de confinement où il faut enregistrer chez soi des choses, des textes, parfois au profit des hôpitaux, des soignants, il y a plein de choses comme ça auxquelles on peut participer, donc je le fais aussi. Donc finalement, j’ai plus de travail en confinement que hors confinement. Je crois que je ne suis pas la seule, j’ai entendu cela de plusieurs personnes. Comme s’il y avait eu besoin de remplir un potentiel vide, alors qu’en fait, ce n’est pas vide du tout. Et à côté du travail, je me suis remise à cuisiner, et surtout à faire du pain. C’est quelque chose que j’ai toujours aimé mais là, du coup, je tente plein de choses, plein de façons de faire, je fais mon propre levain. C’est tout un apprentissage, c’est un « élevage du levain ». C’est chouette. En fait, j’explore tout ce qui m’amène à plus d’autonomie même si elle est encore très très très petite pour l’instant (sourire). Si je n’ai pas de levure et que j’ai besoin de faire mon propre levain, cela m’amuse. Je plante plein de graines de semences anciennes reproductibles, vous connaissez sûrement les problèmes de semences non reproductibles qui sont un gros scandale. Et donc, je m’amuse beaucoup à planter, beaucoup, des graines. J’en ai devant moi de plein de variétés différentes : des courgettes, des melons, des épinards. Voilà, je m’amuse. Je fais des expériences.

LCV Magazine : Sans indiscrétion, vous êtes confinée en France, à Paris ?

Laëtitia Eïdo : D’habitude je vis à Paris, mais en ce moment, je suis confinée dans un appartement qui est en rez-de-chaussée avec un jardin. Heureusement, c’est très calme. J’ai beaucoup de chance d’avoir cet espace extérieur, même s’il n’est pas grand. Juste de pouvoir sortir et respirer un peu, cela change tout et cela fait réfléchir sur la qualité de vie qu’on a d’habitude ou qu’on n’a pas – plutôt – à Paris.

LCV Magazine : Pensez-vous que les comédiens, tels que vous, du fait de leur démarche d’aller puiser à l’intérieur d’eux-mêmes des ressources pour jouer leurs rôles, sont protégés psychologiquement, plus que les autres, face à l’enfermement actuel ?

Laëtitia Eïdo : J’ai justement tourné autour de cette question pendant le confinement, parce que je me suis, on va dire, réinterrogée sur le choix de ce métier, du pourquoi et comment je voulais le faire parce que tout dépend de comment on l’envisage. On peut faire ce métier de multiples façons. Je me suis dit qu’il fallait que je me repose les bonnes questions et je suis arrivée à la conclusion que si j’ai choisi ce métier au départ, c’était pour travailler sur l’humain. Et que j’étais mon laboratoire d’expérimentations, et que c’était pour cela que cela m’intéressait. Au départ, j’hésitais entre sociologie et plein de choses. Et puis je me suis dit, pour travailler sur l’humain, comment je peux faire ? Je vais travailler sur moi, en fait. Et c’est en explorant toutes les facettes de l’humain que je vais faire ce métier-là. Tout cela pour dire que je pense qu’en travaillant sur moi, au niveau de la méditation, par exemple, je peux comprendre un peu mieux. Alors, pour répondre à votre question, est-ce qu’on est mieux protégé ? Je ne sais pas si je suis mieux protégée, mais en tout cas, puisque la base de ce métier-là, je l’appréhende en travaillant sur moi, et sur comment m’améliorer, et bien je trouve que lorsque je suis confrontée à une situation comme celle-ci, j’ai peut-être plus d’outils parce que cela fait des années que je réfléchis à mes réactions. Cela ne m’empêche pas de complètement craquer parfois, mais je reviens à des outils fiables, justement comme la méditation, comme le sport puisque, comme un danseur, il faut aussi que l’on s’entretienne et ce sont des choses qui permettent d’affronter ce genre de situations.

LCV Magazine : Lorsque l’on vous a déjà vue jouer – dans la série Fauda (Netflix) par exemple -, c’est quelque chose que l’on ressent fortement. L’impression que vous appréhendez vos personnages par leurs ancrages fondamentaux, leurs racines, pas en surface…

Laëtitia Eïdo : C’est marrant que vous disiez cela, que j’appréhende les personnages par la racine, pas par l’extérieur. Et en fait, on me demande souvent comment je prépare mes personnages et je réponds toujours que ce ne sont pas les personnages que je prépare, mais que je me prépare moi. Et que je pars de moi. Parce que je n’ai pas envie de tricher et d’ajouter des choses de l’extérieur, je pars de la manière dont moi j’aurais réagi dans cette situation. Et c’est pour cela, sûrement, que le personnage de Shirin dans Fauda (Netflix), j’y ai mis beaucoup de cœur parce que la situation dans laquelle elle est plongée est tellement difficile, que c’était très intense et très fort à jouer.

LCV Magazine : Le personnage de Shirin dans Fauda est celui d’une femme intellectuelle, médecin, qui ne pouvait pas être distribué simplement. On est pas surpris qu’ils vous l’aient proposé, car il fallait être à la hauteur pour le jouer dans toute sa complexité…

Laëtitia Eïdo : Je ne sais pas exactement comment ils m’ont choisie, en revanche, je sais comment le personnage de Shirin est né puisqu’on a participé ensemble à sa création, ils ont été très ouverts sur ma proposition. D’une part, eux, ils m’avaient vu avant dans un autre film du réalisateur Eran Riklis, qui s’appelle Mon fils, et je sais que le producteur de ce film avait dit au producteur de la série : « Je crois que j’ai la fille qu’il vous faut ». Ensuite ils ont vu les rushs de ce film qui n’était pas encore sorti, et ils m’ont demandé de passer le casting. Mais à cette étape-là du projet, le personnage de Shirin n’était pas du tout comme cela, il y a eu deux choses qui l’ont transformé. Il y a une scénariste qui s’appelle Leora Kamenetzky – la seule scénariste femme -, qui a imposé aux autres, trois ou quatre autres scénaristes hommes, que ce personnage ne serait pas comme il était prévu au départ, vendeuse de légumes au coin de la rue, dans la boutique son oncle. Elle souhaitait qu’elle ait fait au minimum quatre ans d’études, un diplôme supérieur et serait une femme arabe forte, alors qu’au départ, c’était une femme arabe, point. On ne savait pas plus de choses sur elle mais en tout cas, elle voulait qu’elle soit forte. Et la deuxième partie de la transformation de Shirin, c’est moi qui l’ait emmenée parce que j’ai dit que je voudrais, et ils ont accepté, qu’elle ait une double culture. Ce n’était pas forcément pour me ressembler, c’était pour qu’elle puisse avoir un pied en dehors du conflit, avec de l’empathie pour les deux camps. Aussi, comme elle était médecin, l’empathie était encore plus importante. Puis ils ont accepté la double culture, qu’elle ait fait ses études en France, et – je ne le savais même pas -, qu’elle avait un père français. Je ne le savais pas, c’est un bédouin qui me l’a dit dans le désert, c’est assez rigolo. Ils ont été très ouverts et on a construit ensemble un personnage très riche, très sensible surtout et déchiré entre ces différents personnages autour d’elle.

LCV Magazine : Est-ce que les rôles que vous avez incarnés, ont pu vous faire évoluer, façonner ce que vous êtes aujourd’hui ?

Laëtitia Eïdo : Je peux donner une réponse assez générale, sur tous les rôles. Dans la vie, parfois je peux être hésitante sur des choses ou avoir peur de certaines choses, de la confrontation justement, alors qu’en fait, pour défendre certains personnages, notamment celui-là mais d’autres auparavant, que ce soit dans la série américaine Strike-back ou alors dans d’autres films que j’ai pu faire, je me suis découverte une force incroyable quand il s’agit de défendre un personnage. Comme a dit un jour un réalisateur : « on aurait dit une lionne qui défendait ses petits ». Parfois on m’a demandé de faire des choses, et je ne pouvais absolument pas accepter que ce personnage soit réduit ou ne soit pas comme on l’avait prévu en fait, et cela a souvent créé des conflits très vite résolus par la communication, par la discussion avec le réalisateur, et ils ont toujours été plus contents du résultat que si on n’avait pas discuté. Et vraiment, je ne démords pas de certaines choses où il a fallu même non pas se battre mais imposer mes idées notamment sur cette série américaine, et j’ai dit « venez, on va discuter » et à la fin, on était tous d’accord. Voilà, j’ai découvert cela de moi, une force insoupçonnée.

LCV Magazine : Vous avez ce potentiel international que l’on ressent lorsqu’on observe votre trajectoire, est-ce que c’est une évidence pour vous, d’aller vers des rôles à l’étranger ?

Laëtitia Eïdo : Oui. J’ai la chance d’avoir ce visage que l’on peut distribuer dans beaucoup de choses. Mon prochain film, je suis Italienne, celui d’après je suis Américano-Turque. C’est au niveau physique, c’est une chance pour mes rôles, c’est super. Et au niveau culturel, ma double-culture, même plus que cela, parce que mon père est né en Afrique et a grandi là-bas. On est riche de plein de cultures différentes et je pense que la chose principale que cela m’a apporté c’est de ne pas m’enfermer dans un groupe défini : ni dans une religion, ni dans un courant de pensée unique. C’est être à la croisée des chemins et trouver à chaque fois ce qu’il y a de commun dans les différents courants de pensées et trouver ce qu’il y a d’universel dans les différents groupes humains. Je refuse de rester enfermée dans un groupe ou dans un autre, même s’il faut faire des choix parfois, j’évite de me cloisonner, je veille à rester ouverte à tout.

LCV Magazine : Est-ce que la période de confinement a remis en question certains de vos projets en cours ?

Laëtitia Eïdo : Oui, ça a arrêté un tournage et une pièce de théâtre, notamment à Avignon puisque l’on a reçu la nouvelle il y a peu de temps, qu’Avignon aussi était annulé. Le vent d’Arménie est donc reporté, ce sera mis en scène par Guila Braoudé, d’après un roman d’Annie Romand et c’est sur le destin incroyable d’une femme qui a traversé le génocide arménien en écrivant un carnet. C’est une histoire vraie et son carnet a été retrouvé il y a deux ans, et il est en train d’être étudié à la BNF. Elle a écrit toute sa traversée, ce qu’on appelle la « grande marche de la mort ». Le carnet a été retrouvé par sa petite-fille qui se souvient de sa grand-mère avec les yeux d’une enfant et tout ce qu’elle n’avait pas compris, avec beaucoup de joie et de tristesse évidemment, mais elle comprend plein de choses et c’est très très beau. C’est un seule en scène, cela va encore être une aventure sympathique. On va essayer de le reprendre à Paris mais pour l’instant, pour Avignon, c’est reporté à l’an prochain. Sinon, il y avait un tournage, et une autre pièce de théâtre mais il y a des choses dont je ne peux pas encore parler.

LCV Magazine : Est-ce que vos routines sont les mêmes en ce moment, ou avez-vous planifié un programme inédit pour traverser cette période inédite ?

Laëtitia Eïdo : Je vis vraiment au jour le jour. Moi qui ai tendance à tout planifier, je me force à voir au jour le jour parce que d’abord ça change et qu’en plus on n’est pas en mesure de savoir comment cela va évoluer. Je suis pratiquement restée sur le même rythme que d’habitude, à savoir que le matin je fais de la méditation, du yoga, avant de commencer ma journée et avant même de boire ou manger, j’ai ces sessions-là. Ensuite je me mets à travailler, je n’ai des rendez-vous professionnels que l’après-midi pour m’assurer que je ne sois pas empêchée de faire cela le matin et la seule chose qui a évolué est que je me suis mise à travailler plus sur des projets personnels de créations, d’écriture, de chansons, de dessins parce que j’ai la chance d’avoir ce passé. J’étais plus artiste qu’actrice avant, je voulais faire Beaux-Arts et puis, j’ai fait architecture. J’ai toutes ces choses qui attendaient depuis longtemps de redémarrer et le confinement m’a permis de les redémarrer.

LCV Magazine : Pourquoi l’architecture ? Et qu’est-ce que cette discipline vous a appris de notre monde d’aujourd’hui ?

Laëtitia Eïdo : Ce que je voulais avec l’architecture, c’était organiser l’espace de vie pour les humains. Encore une fois, même mon approche de l’architecture était très sociologique, c’est-à-dire que je voulais réfléchir à créer des espaces de vie, en cohérence avec la nature. C’était mon seul intérêt. Et je n’en ai pas trop dévié finalement dans ma vie personnelle et dans ce que je projette dans le futur puisque tous mes loisirs sont tournés vers le fait d’apprendre à vivre en autonomie. C’est pour cela que je m’intéresse à la plantation, la reproduction de semences, parce que je pense qu’on nous a enlevé notre pouvoir d’autonomie. On est interdépendant, c’est normal, il faut qu’on s’entraide, ce n’est pas la question, on ne va pas s’amuser à aller faire pousser du blé pour faire du pain, ce n’est pas cela que je veux dire. Mais on nous a coupé les ailes, en nous faisant croire qu’on avait des besoins que l’on pourrait satisfaire en les faisant nous-mêmes.

LCV Magazine : Enfin, comment tirer parti de cette crise mondiale, afin de vivre autrement peut-être par la suite ?

Laëtitia Eïdo : Je fais des recherches à titre personnel depuis des années et je lis plein de choses, je suis abonnée à de nomreuses lettres relatives aux modes de vies alternatifs qui permettent simplement, même si on est parisien, par exemple, ou n’importe quelle grande ville du monde, à notre petit niveau, de réaliser des choses qui rendent la vie plus cohérente. C’est-à-dire, par exemple, juste à Paris, que j’ai un lombricomposteur sur mon balcon. Cela prend 60 centimètres de long sur 30 centimètres de large, et je n’achète plus de terreau depuis des années pour mes fleurs sur mon balcon, je réduis la quantité de déchets organiques que je mets dans les poubelles de Paris, c’est inimaginable la quantité que l’on produit. En fait, on ne s’en rend pas compte tant qu’on ne l’a pas fait. Par cela, je crée mon propre terreau et je crée mon propre engrais que je distribue à mes voisins qui font fleurir leurs fleurs, et c’est un petit truc mais moi, cela me remplit de joie. Aussi, j’espère que le monde ne redeviendra pas comme avant. D’ailleurs, il y a quelque chose qui a circulé sur Internet qui disait qu’on ne reviendra pas à la normalité puisque cette normalité était en fait anormale, et que l’on devrait revenir à un mode de vie plus sain. Donc, oui, j’ai beaucoup d’espoir que chaque personne à son niveau prenne des initiatives pour faire des choses. Il ne faut pas attendre des choses globales, sinon, on ne fait jamais rien.

LCV Magazine : Quels conseils donneriez-vous à des personnes qui se sentent un peu perdues actuellement et sont en quête de sens ?

Laëtitia Eïdo : Je crois que l’on ne peut pas trop donner de conseils aux autres. S’il y a bien une grande leçon que j’essaie d’apprendre, en ce moment, c’est que l’on ne peut pas éduquer les gens, et qu’il faut absolument faire des choses à notre niveau. Les bonnes idées se propagent par l’exemple et non pas par le conseil. On n’a pas de conseil à donner aux autres, et donc il faut, je pense, soi-même faire des choses qui nous font du bien. Voilà, si je m’applique à moi un conseil, c’est d’essayer de me faire plaisir, de faire des choses qui nous font plaisir, qui nous font du bien et finalement les choses se mettent en place d’elles-mêmes assez logiquement, et ce qui nous fait du bien devrait faire changer le monde positivement, logiquement.

Un interview réalisé (avec grande joie) par Karine Dessale et retranscrit (en un temps record) par Valentina Milano, que l'on aime si fort... <3

La photographie de Laëtitia Eïdo en UNE est signée Christophe Charzat
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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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