L’Art majeur de Torrick Ablack…

Né dans le South Bronx en 1965 dans une famille aux origines caribéennes et indiennes, Toxic commencé à faire du graffiti dès l’âge de 13 ans. Soldat dans l’armée TMK (Tag Master Killers) de Rammellzee, plus un frère qu’un compagnon pour Jean-Michel Basquiat, tous trois ont ensuite été réunis dans la bande des Hollywood Africans immortalisés en 1983 par un triple portrait signé Basquiat aujourd’hui conservé au Whitney Museum de New York. Aux côtés de quelques rares autres témoins, Toxic est aujourd’hui le dernier survivant d’un groupe puissant et extrêmement influent sur la scène graffiti des années 80. Les couleurs, les symboles, les références cabalistiques et les souvenirs personnels trouvent tour à tour leur place dans les tableaux de l’artiste et leur espace pictural abstrait particulièrement sophistiqué. Ses œuvres sont exposées dans plusieurs musées internationaux et font partie de collections privées à travers le monde entier.

Tonnick Ablack

 

LCV Magazine : Comment l’art est il entré dans votre vie ?

Torrick Ablack : Ma rencontre avec le monde de l’art ne fut pas une évidence de prime abord car je ne suis ni issu d’une famille d’artiste, ni d’une famille qui s’intéressait particulièrement à l’art. Mais j’ai toujours été curieux. J’adorais par exemple observer travailler notre voisin qui s’amusait à customiser des blousons pour certains gangs du quartier. Plus tard, ce sont les  graffitis dans la rue et sur les wagons des trains qui ont attiré mon attention. La situation socio-économique de notre ghetto, ne faisait pas de nous des privilégiés, et notre art se résumait à cela. Et puis, il y a eu ma rencontre avec Jean Michel Basquiat.

LCV : A quelle occasion l’avez vous rencontré ?

T.A. : C’était un soir de 1983. J’avais 17 ans et lui à peine cinq ans de plus. Nous étions allé passer la soirée au  Roxy, une boîte de Chelsea, avec mon ami A-One. Il était allé à une fête géniale là-bas, la veille, et il voulait y retourner. E là, nous nous sommes retrouvé à fumer à côté de Jean et le plus simplement du monde nous avons commencé à discuter. Il m’a demandé ce que je faisais et je lui ai dit que j’étais graffeur. Il m’a dit : « Je fais une fête chez moi la semaine prochaine, viens », et il m’a donné son adresse. Vous imaginez bien que j’y suis allé sans me faire prier. Il habitait à l’époque sur Crosby Street dans loft qui était aussi son atelier et que lui louait Andy Warhol.

Jean-Michel Basquiat et Torrick Ablack

LCV : Cette rencontre a-t-elle été déterminante pour vous ?

T.A. : Absolument. Il a été le premier à croire en moi et m’a poussé à devenir un artiste. Il m’a montrer qu’il avait confiance en moi et en mon talent. De plus, il m’a appris a observer, car c’est en observant que l’on est inspiré. Par la suite, il m’a présenté à toute sorte de gens comme Andy Wahrol ou encore Larry Gagosian. Et puis, très tôt il m’a fait prendre conscience de la valeur de mon travail. Et puis, il disait toujours “If you sell cheap, you are cheap”. Il a été tout simplement le déclencheur de mon parcours.

LCV : Vous sentez-vous précurseur dans le domaine du graffiti, comme on le dit souvent de vous ?

T.A. : Non, pas du tout, c’est exagéré. Vous savez, nous étions au début des années 80, et grâce à la galerie Fashion Moda et à Stefan Eins, j’ai surtout pris conscience qu’il était plus intelligent de faire en sorte de gagner sa vie plutôt que d’être un vandale et de risquer la prison. A l’époque, la couleur de ma peau était un véritable stigma social, je n’étais pas américain mais noir américain, et mes professeurs ne misaient pas grand chose sur moi ou sur mes camarades. La peinture est dès lors devenu un moyen de m’en sortir et de devenir quelqu’un de respectable.

LCV : Vous avez très tot quitté New-York. Pourquoi ?

T.A. : C’est vrai, je suis parti au moment de la crise financière. J’avais 21 ans et ma chance a été d’aller vivre et peindre en Italie. Mais malgré mon départ, nous sommes resté proche avec Jean, Rammellzee et A-One, on se téléphonait beaucoup, nous avions même le projet de louer une Jeep et de traverser l’Afrique, cela a été notre dernier projet, car hélas juste avant de nous rejoindre Jean a fait cette overdose qui l’a emportée.

LCV : Aujourd’hui vous figurez dans de nombreuses collections et musées, pourtant on continue a parler de vous comme d’un “street artiste”…

T.A. : C’est vrai, et je dois avouer que cela m’agace, car un street artiste est quelqu’un qui se sert de la rue comme support, ce que je ne fais plus depuis plus de 30 ans. Donc même si je viens du street-art, et j’en suis fier, je pense que je peux aujourd’hui être considéré comme un artiste. Je ne tiens pas à être dans cette mouvance pseudo branchée et décadente qui semble plaire a beaucoup de gens. Vous savez, de nos jours la plupart des  artistes qui se revendiquent du street art ont étudié aux Beaux-Arts ou à la Sorbonne, ils n’ont jamais vandalisé quoique ce soit comme nous avons pu le faire… Tout est donc faussé !

Torrick Ablack dans son atelier, à New-York

LCV : Vous arrive-t-il de vous sentir “Old School” ?

T.A. : Ohhhh I’m fucking so happy to be old school… j’aime cette idée et je la revendique !

LCV : Pour vous l’Art semble se conjuguer au pluriel puisque vous n’hésitez pas à collaborer avec des maisons comme Pierre Frey, ou de rejoindre des aventures comme  celle initiée par Som’Art by AlloMatelas ?

T.A. : Vous savez, je m’intéresse depuis longtemps au design, à la décoration et à tout ce qui est acte créatif motivé par la sincérité, la passion et l’exigence. De plus je suis un hypercréatif et beaucoup de designer que je côtoie m’y ont poussé. Expérimenter de nouveaux supports, de nouvelles techniques, partager mon savoir faire, me fait vibrer et avancer. Par ailleurs, je suis sensible à l’idée de perpétuer un héritage, j’ai beaucoup de respect pour ceux qui comme la maison Pierre Frey préservent cette tradition familiale tout en s’ouvrant à la modernité. Concernant Som’Art by AlloMatelas, ce fut avant tout une belle rencontre doublée d’une expérience interessante. L’idée audacieuse qu’a eu Michael Haziza de vouloir “rendre vos nuits plus belles” en demandant à des artistes issus du street art de revisiter les codes de la literie, m’a très vite séduit.

LCV : Quelle est aujourd’hui votre définition de l’art ?

T.A. : C’est un bon diner organisé par Daniel Spoerri, à cela prêt qu’il ne finira pas accroché à un mur mais que ce soit juste un joli moment de partage ! Voilà ce qu’est l’art pour moi.

LCV : Quel lien existe pour vous entre art et design ?

T.A. : Un lien parfait et évident. La plupart des artistes se seraient sans doute contentés de simplement dessiner sur les pièces de mobilier, moi j’aime le design et l’objet, j’avais donc envie de m’approprier chaque partie de chaque fauteuil, de l’armature aux coussins. Jamais je ne me limiterais à simplement poser de la couleur sur une pièce de design. Lorsqu’en tant qu’artiste vous êtes amateur de design, il vous faut mettre en valeur l’objet sur lequel vous intervenez, le rendre encore plus interessant et plus beau. De manière plus générale, il y a, dans certains cas, peu voir pas de différence entre les deux. Une très belle pièce de design peut être aussi réussi qu’un tableau ou une sculpture.

LCV : Auriez-vous envie de pousser le concept plus loin, et de dessiner vous même des meubles ?

T.A. : Oui, j’ai d’ailleurs déjà quelques idées, mais ce sera la prochaine étape. Avant cela je veux comprendre comment cela fonctionne, car même si je suis un passionné de design, je ne l’ai pas étudié. J’apprends en observant, en posant des questions… Alors croisons les doigts, si tout se passe bien dans cette aventure avec Hugues Chevalier, je me lancerais dans la creation d’un canapé, d’une bibliothèque, d’une table… etc

LCV : Vous êtes également un artiste engagé et n’hésitez pas à vous investir ou faire don d’une de vos oeuvres pour venir en aide aux enfants en difficulté, en quoi est ce important pour vous ?

T.A. : Les enfants sont notre avenir, je suis moi même père de deux enfants et sais à quel point il est important d’être à leurs cotés. En tant qu’artiste et en tant que père il est donc très important pour moi d’apporter ma pierre à l’édifice. L’art est un merveilleux moyen de positiver et de transmettre de la force, de l’énergie et le courage de travailler passionnément. Faire comprendre à nos enfants que les échecs qu’ils rencontreront ne sont pas des obstacles, mais au contraire des motivations pour mieux faire encore, et leur faire comprendre que rien n’est impossible. Simplicité, humilité, respect des autres, de la nature et de l’environnement constituent le socle qui nous donne une certaine perspective et nous permet de garder les pieds sur terre.

LCV : Quels sont vos projets ?

T.A. : J’ai plusieurs collaborations en cours dans le milieu du design – mais je n’en dirai pas plus pour le moment. Je travaille sur un livre avec mes équipe, et nous préparons également un solo-show.

 

Propos recueillis par Carole Schmitz

 

toxtds.com

artcan-gallery.com

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