Frédérique Barraja, ou le désir éternel

Aux prémices photographe de plateau pour le cinéma, Frédérique Barraja est une grande artiste, doublée d’une exploratrice prolifique. La modernité en bandoulière, et l’air du temps chevillé au corps de sa production personnelle. C’est qu’on l’observe depuis longtemps, qui avance, sans se soucier du qu’en dira-t-on, et pour la plus grande admiration de ses fans. Car en effet, quel plus grand défi à l’heure actuelle, que celui d’aller tirer les fils de notre humanité, de se focaliser sur plus profond de notre être ? Avec l’exposition Fuck You Kris, imaginée après l’injonction d’un amant qui lui reprochait d’être « trop vieille », Frédérique oppose notre désir intime aux diktats de la société des apparences, à ses contradictions, et à la quête de perfection physique. Elle interroge et capte notre désir, à sortir de notre zone de confiance, pour nous, en nous et vers autrui. Ses mises en scène révèlent l’élan inconditionnel de ses modèles, qui gomme les années, les imperfections et autres « complexes » féminins dont on se passerait bien. Courrez vite découvrir l’exposition incontournable de Frédérique Barraja début mars, au sein de la Galerie GMM* (Paris 10ème) : énorme coup de coeur LCV Magazine ! 

LCV Magazine : Frédérique, votre production artistique est prolifique : quel est le point commun entre toutes vos oeuvres ?

Frédérique Barraja : Avec le recul, je me rends compte que mon travail a souvent été axé autour de la femme. Je suis partie, autour du monde, photographier les femmes: des africaines du sud séropositives dans les townships, aux mères isolées et les orphelinats à Mexico, en passant par un reportage sur Francine Leca, qui opère à cœur ouvert des enfants… Ensuite je me suis aperçue que même dans nos pays soi disant « libres »  la femme ne l’est pas toujours. J’ai l’impression que parfois les femmes s’oublient, peut être trop tournées vers leurs partenaires, leurs enfants, leurs boulots aussi. Ou juste trop formatées dans cette société, elles ont été élevées avec des tabous qui entrainent des complexes.

D’où la naissance de ma première grande exposition et de mon film « Les branleuses ! » où j’invitais les femmes à s’interroger sur leur plaisir, se reconnecter à soi-même, se toucher, identifier leurs désirs, leurs fantasmes. Pour « Fuck you Kris » c’est le combat de la femme qui vieillit dans cette société de jeunisme. En fait mon message serait de rendre la femme plus libre, se débarrasser de ses complexes, se libérer avec humour!

Frédérique Barraja, Time Laps

LCV : A travers les photographies de la série « Fuck you Kris », vous vous présentez une nouvelle fois sans pudeur, comme un livre ouvert. Pourquoi la démarche semble toujours plus forte lorsqu’elle part de soi-même ?

FB : Sans pudeur, non ! Sans tabou plutôt. Ce n’est pas parce que je parle de choses intimes que c’est de l’impudeur. Je ne vois pas ce qu’il y a d’impudique à aborder le fait qu’on vieillit et que c’est pas cool ! Puis je suis sincèrement persuadée que la parole libère. Et la femme souffre de certains diktats. Elle est coincée dans cette société de jeunisme. Des complexes naissent : je suis trop grosse, trop vieille, je n’ai pas le droit au plaisir… Tout ça c’est la résultante d’idées reçues,  de croyances, de préjugés… Véhiculés par la presse, l’éducation, la société, les réseaux sociaux.

Moi, je suis une artiste, donc névrosée comme tout bon artiste (!!), alors oui, le point de départ de mon travail est souvent mon expérience personnelle, mais j’essaie de voir à quel moment mon histoire personnelle peut être universelle! Je ne fais pas une expo chaque fois que j’ai un problème! Puis j’essaie surtout de transcender le sujet pour en faire des images avec humour, qui parle à tout le monde. S’exprimer par l’image, la peinture ou toute forme d’art, est une sorte de résilience.

Frédérique Barraja, Road Tripes

LCV : Que nous raconte « Fuck you Kris » de notre société actuelle ?

FB : On a été élevé dans cette société judéo-chrétienne où la femme avait une durée limitée ! Ca ne s’arrange pas avec la glorification de la femme jeune, parfaite, refaite, photoshopée, filtrée…Véhiculée encore une fois par les médias, les réseaux sociaux.

Cela met une pression supplémentaire aux femmes. C’est paradoxal car aujourd’hui les femmes sont actives beaucoup plus longtemps, ont une vie sociale importante, divorcent, se retrouvent seule. On a gagné 10 ans, mais pas encore dans la mentalité des hommes, et des femmes 😉

Si on inversait la tendance et qu’on canonisait le fait d’avoir 50 ans?!

C’est vrai, après tout, à partir de 45ans, on est plus libre, les enfants sont grands, on peut voyager, on est sexuellement plus épanouies, moins de complexes, on aspire a une vie plus légère et moins angoissée… On pourrait même se dire que la ménopause c’est chouette, plus de règles, c’est la liberté, On kifferait beaucoup plus nos 50 ans ! Donc non ce n’est pas impudique d’en parler, et briser ce tabou ne peut engendrer que du positif !

LCV : Pouvez-vous nous dire un peu plus de cette femme, représentée dans vos oeuvres ? Qui est-elle ?

FB : C’est moi! Vous ne m’avez pas reconnue ?! C’est l’histoire de cette femme de 45 ans qui a été basée par un garçon de 4 ans son cadet, lui disant qu’elle était trop vieille ! Pourtant ce qu’aimait ce garçon, c’était « son moi » à ce moment là, avec ses années d’expérience. Débarrassée de complexes inutiles, plus libre, plus drôle,… Par exemple, moi, à 20 ans, j’étais sinistre! Donc ce qui est fou c’est que ce garçon aime quelqu’un dans toute sa personnalité et son caractère mais se bloque à cause de 4 années de différence.

LCV : Elle apparaît comme accablée par le temps qui passe… Que mettez vous en scène ? La « finitude » ?

FB : Non, je la voyais plutôt délaissée, abandonnée. Par exemple, sur la route, elle a été comme jetée de la voiture, sur le terrain de tennis, avec ses feuilles d’automne, elle a été comme oubliée. Pareil dans la chambre d’hôtel, l’homme était là mais il l’a abandonnée, car trop vieille… Mais c’est ironique ! Je ne met pas en scène « la finitude » de la femme, mais le regard que peut en avoir l’homme. Je pense que nous les femmes, à 45-50ans, on est plutôt au début d’autre chose, une séduction moins égo-centrée, plus axée sur les vraies valeurs, la bienveillance… Qu’un cul ferme ! Même si ça reste important !

Frédérique Barraja, Partie de jambes par terre

FB : C’est une autre histoire. Là, je ne parle pas du tout du plaisir féminin. Le point commun serait plutôt la liberté de la femme. Liberté de se faire jouir seule, liberté d’être bien avec son âge.

LCV : Vous avez affirmé que de ne plus avoir 20 ans, impliquait de ne plus attendre l’amour des autres, mais plutôt de se mettre en quête d’une bienveillance de soi… Dans quelle mesure votre artiste intérieur a-t-il changé ces dernières années ?

FB : Non, malheureusement ce serait peut-être la sagesse mais moi j’attends beaucoup de l’amour des autres! J’ai besoin de l’amour de mon amoureux, de mes amis, de mon fils. Ce que je voulais dire c’est que je ne veux plus qu’on m’aime comme à 20 ans, à l’époque je jouais beaucoup avec la séduction, avec les apparats qui attirent les garçons : les jupes courtes, les talons, les décolletés. Aujourd’hui, je mise plus la séduction sur l’humour, la liberté de parole, la légèreté. J’ai dit: « Je n’ai plus 25 ans, je ne veux plus qu’on m’admire, je veux qu’on m’aime ».

C’est exactement ça, j’ai mis des années à me connaitre et à m’éduquer. J’ai acquie certaines valeurs dont je suis fière, et j’ai envie que la personne qui m’aime aujourd’hui , m’aime pour mon courage, ma gentillesse, mes faiblesses, plus que pour mes fesses. Ce qui n’empêche pas qu’une femme de 50 ans peut être très belle et séduisante, c’est le regard qu’on a sur la beauté normée qu’il faut changer.

LCV : Comment va s’articuler votre exposition ? Quelle sera la scénographie ?
J’y réfléchis! Je pense mettre en avant « Fuck you Kris «  car c’est ma dernière exposition mais il y aura aussi de très grands tirages des « Branleuses! « et des « Baisers ». C’est une sorte de voyage dans l’univers féminin, avec ses désirs, ses fantasmes, son plaisir seule, à deux, le non désir et l’abandon.
Propos recueillis par Karine Dessale

 

Informations pratiques :

Exposition FUCK YOU KRIS

*GMM- Galerie Marguerite MILIN

46 rue du Château d’ Eau 75010 Paris
Contact : 06 61 77 14 76
Instagram: Galerie_Marguerite_Milin
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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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