Philippe Biancotto, le grand Art sensible

Né à Marseille, il s’est imprégné de culture depuis l’enfance, et a exploré de nombreux médiums créatifs. Et lorsque nous lui crions son talent, prolifique et  évident comme le nez au milieu de la figure, il pirouette dans un sourire, comme le ferait un enfant, si touchant. Il évite le plus possible d’en parler. C’est que Philippe Biancotto est un Photographe avec un P majuscule, avec toute la modestie qu’embarque cette notion avec elle. Certainement pas de ceux que l’on croise sur Instagram, iPhone-maniaques, et frénético-photoshopers. Non. Un artiste rare, qui court à perdre haleine avec ses personnages, boulimique en shooting lorsque son modèle est partie prenante, et difficile à freiner lorsqu’il lâche les chevaux de sa créativité. Ses sujets ne s’y attendent pas, mais se livrent en confiance parce qu’ils comprennent vite que son but est de les magnifier. Nous sommes très heureux d’avoir pu approcher cette boule tendre de sensibilité. Sa trajectoire est à suivre, absolument. Elle ne fait que commencer. 

LCV Magazine : Philippe, vous semblez avoir traversé plusieurs vies en une seule : quel chemin vous a mené à la Photographie ? Où est-ce que la photographie vous a-t-elle happé : c’est à dire, est-ce qu’elle était « plus forte » que les autres pratiques artistiques ? 

Philippe Biancotto : Le dessin, la sculpture, l’architecture, le design, m’ont toujours beaucoup attiré, j’ai pourtant fait des études d’économie à Aix en Provence. Adolescent, découvrir dans des albums, des cartons,  de vieilles photographies, regarder ces personnes âgées encore jeunes, leurs airs figés sur le papier était très touchant. Ce temps arrêté qui ne se reproduirait plus. Ces ombres, ces lumières, ces négatifs comme des pochoirs qui permettent d’écrire avec de la lumière. Cette magie de reproduire en un « clic », ce que l’on voit. En 1985 je pars à Londres pour une année, il faut que je photographie les femmes, les hommes, amis, inconnus, punks ou classiques, rockeurs ou bourgeois, cela devient vital, inévitable, suis dans un état d’excitation permanent, toujours plus, toujours mieux. Une agence spécialisée dans la musique me commande des photographies de chanteurs, de musiciens, et tout s’amorce. Étant autodidacte, de retour en France je suis un stage de physique chimie adaptée à la photographie à la faculté de Marseille Saint Charles pour avoir l’explication scientifique de ce que je faisais instinctivement.

LCV : Est-ce que toutes les matières / médiums que vous avez explorés ont provoqué un plaisir créatif comparable ? Similaire ? Ou est-ce que justement, la photographie les a tous détrônés…?

PB : Un plaisir comparable en intensité, avec des sensations très différentes. Les unes nourrissant les autres. Le dessin par exemple est un allié formidable pour se détendre, on est plus contemplatif, on observe les détails, le temps semble s’étirer. Dans la photo j’ai vraiment l’impression inverse, le temps s’égrène très vite, il y a une sorte de fuite en avant, le souffle est retenu, une excitation va crescendo jusqu’au déclanchement de l’appareil, avec ce bruit magique qui signifie que ça y est, c’est mémorisé, c’est dans la boite. Je reviens toujours vers la photo.

YSL Philippe Biancotto

LCV : Vous avez, pendant une période assez longue, créé du mobilier qui a d’ailleurs trouvé son public, notamment lorsque vous travailliez au Ministère de la Culture aux côtés de Jack Lang à la fin des années 80… Est-ce finalement cela « l’Art » dans la photographie : un cliché équilibré qui tient sur ses quatre pieds, avec le talent de voir en volume, de saisir les perspectives, de percevoir l’espace dans le vide de nos existences ?

PB : Oui, c’était à mon arrivée à Paris en 1986. Je prenais beaucoup de plaisir à dessiner et réaliser des objets et du mobilier, principalement en métal, en verre, et résine. Travailler le métal en fusion, voir jaillir une forme de cette matière en feu, ces odeurs, cette flamme l’étirer, l’aplatir pour la transformer procure une sensation très enivrante. Je n’ai pas la prétention de voir mieux ou plus de choses, mais nous voyons tous différemment ce qui nous entoure. Après ce n’est qu’une succession de choix, de lumières, de cadrages, déclencher au moment voulu afin d’extraire un fragment de réalité provoquée, comme l’on extrairait une pièce choisie d’un puzzle. Figer quelque chose qui ne se reproduira jamais dans le temps, mais restera le témoin de ce moment. Un bon cliché n’est pas forcément parfait d’un point de vue équilibre, composition ou autres, mais doit procurer une émotion, interpeller.

Philippe Biancotto

LCV : Lorsqu’on vous connaît un peu, vous êtes un homme « millefeuilles », plein, épais aux multiples facettes, aspérités, bien éloigné des couvertures lisses de papier glacé, ou en tout cas de l’idée que l’on s’en fait. Quelle satisfaction tirez vous de la photographie dite « de mode » ?

PB : Merci, malheureusement je suis un hyperactif, insomniaque depuis l’enfance, ce qui a beaucoup d’inconvénients, mais laisse plus de temps à occuper. La photo de mode est un terrain de jeu formidable. Le sentiment que tout est possible, comme remplir une feuille blanche, cela même si le cahier des charges est important. La recherche d’une émotion en équipe via un prisme esthétique. Voir se métamorphoser  un modèle, l’extraire du réel, tout en se rapprochant d’une certaine vérité, avant d’entamer un dialogue gestuel avec lui, une complicité magique, intime, que va on se donner, jusqu’ou aller, que construire ensemble .

LCV : On imagine dans nos métiers de médias, souvent liés à l’image sous toutes ses formes, des shooting.s à la chaîne, et des modèles qui entrent, sortent, et se ressemblent tellement… Comment – en un temps très restreint -, parvenez vous à extraire la substantielle moelle de ces personnages, un regard, une âme et de surcroît à créer un lien, construire une confiance (selon ce que décrivent vos proches qui assistent à vos séances de travail) ?

PB : Aucun modèle ne se ressemble : son physique, ou sa personnalité, et tous les projets diffèrent et apportent une réflexion et des idées qui nourrissent les projets suivants. Tout cela se fait assez naturellement, le plus simplement possible. C’ est vraiment un échange, un ballet sans aucune manipulation, mais des directions à transmettre. Alors le lien se crée de lui même, dans la bienveillance, l’image se construit avec le modèle dans la complicité. La confiance est primordiale.

Philippe Biancotto

LCV : Vous êtes le photographe officiel du Festival de Cannes pour l’ADAMI… La question est certainement banale, mais est-ce différent de faire des images avec des mannequins, d’avec des comédiens / comédiennes ?

PB : Cela fait des années !!! C’est un exercice particulier, une espèce de marathon. Cette année par exemple nous avions 80 images, des portraits, et des silhouettes en mouvement à faire en une demie journée, avec 25 comédiens et comédiennes, heureusement en studio(pas de stress météo, et du matériel confortable).Dans ce cas on dispose de si peu de temps que tout devient instinctif, spontané, comme géré par le cerveau reptilien. Le principe est le même, l’approche psychologique un peu différente. Certains comédiens/comédiennes n’ont pas l’habitude des séances photos, ou sont mal à l’aise avec leur image si ils ne sont pas dans un rôle. L’importante place que prend la communication, la pression des agents, des maisons de production, la performance, peuvent être une véritable source de stress. Mais dès que ce stade est dépassé,  que la confiance s’est installée, une fois rassuré, cela est vécu comme un jeu, un jeu sérieux,  et tout se débloque, cela en est même parfois surprenant !  D’autres au contraire ont l’habitude de cet exercice et adorent ça, dans ce cas c’est juste un moment de bonheur.

LCV : Certaines personnalités peuvent être caractérielles. Sans les citer (ce n’est pas l’objet ici), pouvez-vous nous expliquer comment l’on peut rester créatif, dans l’échange et la générosité du moment, lorsque le sujet se cabre voire, se ferme comme une porte de prison ?

PB : C’est rarissime, l’image qu’elles veulent donner, et qui va être diffusée étant considérable. Suis plutôt frontal. On ne se pose pas la question d’être créatif, mais plutôt comment va-t-on naviguer, que va t on extraire de ce moment. On trouve toujours des solutions, elles s’imposent d’elles mêmes. Au pire on peut toujours se raccrocher à l’aspect esthétique, à la lumière, l’angle d’aborder le sujet, plus qu’à sa personnalité.

Philippe Biancotto

LCV : Regrettez-vous parfois que certains sujets reprochent aux photographes de les « objectiver », alors qu’ils sont partie prenante du jeu et certainement pas victime de l’artiste qui saisit leur expression, leur enveloppe charnelle, précisément à ce moment là ?

PB : Pas de bourreau, pas de victime. C’est vraiment un échange, un dialogue, la photo se construit ensemble dans la complicité. Je n’aurai pas pu faire de photo reportage, le sentiment de voler une image m’aurait vraiment culpabilisé.

LCV : En entretien, vous parlez avec fascination de la dimension éphémère de votre Art, et précisez en outre, que vous shootez peu parce que vous savez quand la bonne photo est en boîte et qu’il est inutile d’en faire d’autres. Pouvez-vous nous parler de cette grâce du moment suspendu et de l’excitation à le kidnapper ?

PB : Je fais partie de la génération argentique, le nombre de vues par film était défini. Déclencher peu confère à la prise de vue ce coté précieux, préserve ce moment évite de le banaliser, le rend plus unique, magique. Attendre, provoquer cette fraction de seconde où l’on pense atteindre la grâce, le cœur s’emballe, l’espace temps idéal, et l’on déclenche, alors on entend ce bruit familier ou l’on mémorise le cadre, le moment choisi.

 

Propos recueillis par Karine Dessale, dans le cadre d’un échange extrêmement enrichissant.

Merci Philippe.

Site du Photographe :

http://biancotto.com

 

 

 

 

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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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