Ensemble, c’est tout !

Marc Raynaud est un homme de conviction. Et l’on sent immédiatement lorsqu’on le rencontre, qu’il serait bien naïf de penser pouvoir le faire dévier de sa route. C’est que fort de longues années d’observation dans le domaine des ressources humaines, il impose son expertise intergénérationnelle et interculturelle. Il prône la coopération des uns avec les autres, avec la diversité pour névrose, pourrait-on presqu’oser dire. Et interroge les valeurs de nos existences et épingle sans complaisance les spécificités françaises. Il souligne en outre les limites du système lorsque l’on avance seul, dans l’ignorance, sans l’enseignement de ses aînés, et sans la substantielle moelle du mélange des origines. Marc Raynaud est-il un humaniste ? Ou tout simplement un pragmatique éclairé ? Il répond aujourd’hui à quelques unes de nos interrogations.

LCV Magazine : Vous avez fondé il y a une dizaine d’années, votre cabinet puis un observatoire, dédiés aux questions intergénérationnelles et interculturelles. Et vous êtes ainsi devenu un expert de référence sur ces questions liées au management et mieux vivre ensemble. Je suppose que le cheminement intellectuel et l’observation de vos congénères date de bien plus longtemps en amont : pouvez-vous nous en dire plus ? Notamment sur ce qui vous a décidé à vous consacrer à ces problématiques.

Marc Raynaud : Consultant et dirigeant de la société InterGénérationnel, et aussi président de l’observatoire du management de l’intergénérationnel (OMIG), j’ai travaillé dans 36 pays et vu l’interculturel en action. Après avoir beaucoup voyagé dans l’espace, pour les missions dans l’interculturel pour des clients, je voyage aujourd’hui davantage dans le temps avec l’intergénérationnel. L’interculturel m’a ouvert des perspectives sur les différentes enjeux liés aux cultures générationnelles car la démographie et le rapport à l’âge sont différents selon les pays. Notre apport aux entreprises consiste à bien faire travailler ensemble toutes les générations et toutes les cultures.

LCV : Qu’avez-vous observé au fil de vos expériences, d’où proviennent les réticences aux autres, et plus concrètement d’où surgit la difficulté que l’on peut rencontrer à travailler avec une personne plus âgée ou plus jeune que nous, ou dont les origines semblent totalement exotiques, en référence aux nôtres ? Qu’est-ce qui peut bien freiner notre productivité dans ce type de cas ?

MR : Notre travail nous amène à constater, presque chaque jour, à quel point on ignore les cultures et les générations qui nous entourent. De même qu’on connaît très peu les caractéristiques culturelles des britanniques qui sont si différents et pourtant si proches de nous géographiquement, on connaît très mal ce qui caractérise la culture de nos enfants ou celle de nos parents. D’où beaucoup de malentendus si ce n’est d’incompréhensions. La difficulté intergénérationnelle provient en grande partie de l’ignorance des caractéristiques culturelles de l’autre. D’autres difficultés peuvent être liées à des différences culturelles difficilement conciliables comme, par exemple, le différent rapport au temps qu’ont les différentes générations. La 7èmè édition de l’enquête annuelle de l’observatoire du management interGenerationnel www.omig.fr vient de révéler que la différence de rapport au temps pénalise 6 équipes multigénérationnelles sur 10.

LCV : Y-a-t-il en l’espèce, une spécificité française ? Une plus grande raideur à sortir de sa zone de confiance, de ses processus habituels ? Qu’en pensez-vous ?

MR : Plus de vingt ans d’expérience de l’interculturel m’ont convaincu du risque de généraliser. A mon avis, ce qu’on peut dire d’une culture, à grands traits, ne vaut que pour 60 ou 70 % des membres de cette culture. On trouve facilement un grand nombre de contre exemples à ce qu’on peut attribuer à telle ou telle culture. Cette précaution étant prise, je suis souvent amusé par une caractéristique apparente des journalistes français qui me demandent très souvent comment nous voient les étrangers.  Les Français ne cherchent pas forcément qu’on les aime mais plutôt qu’on les admire. C’est pourquoi ils semblent très sensibles à l’image qu’on a d’eux à l’étranger. Comme la Chine ou les Etats Unis, la France a une culture assez ethnocentrique, l’étranger est supposé s’adapter et adopter nos codes et nos valeurs. Les français ont une conception très forte de leur logique qui ne correspond pourtant pas toujours à la logique de l’autre. Cela leur paraît inconcevable qu’il y ait des langues et des pays où le mot « logique » n’existe pas.

LCV : Selon vous, est-ce qu’en France, les professionnels qui collaborent, en interaction permanente, sont enfin sur la voie d’une acceptation de la nécessité de se comprendre mutuellement, quel que soit leur âge, leur culture, leurs spécificités (physiques, morales, intellectuelles…) ?

MR : Je ne suis pas sûr de comprendre complètement cette question ou bien est elle trop vaste pour moi ? Ce que je peux dire c’est que les « jeunes » de la génération Erasmus, qui vient de fêter son trentenaire, se comprennent beaucoup plus facilement entre eux, malgré leurs différences de cultures nationales, que  leurs parents ne comprennent les étrangers. En fait, j’observe que les différences de génération commencent à prendre le pas sur les différences de cultures nationales. Un jeune d’Erasmus comprend souvent mieux son collègue étranger du même âge que ses parents.

LCV : A la lumière de ces constatations, et de votre analyse éclairée, pensez-vous qu’il y existe suffisamment de latitude pour faire évoluer les comportements au sein de nos sociétés, et plus particulièrement en Europe, en France ? En bref : à l’avenir, va-t-on y parvenir ?

MR : Oui, bien sûr on peut faire évoluer les comportements au sein des sociétés. Ils évoluent d’ailleurs très rapidement dans certains domaines. Regardez comment Airbnb, Blablacar, Amazon ou Wikipedia a changé notre rapport au temps et à l’espace. Ce qui est nouveau pour moi est que le monde de l’entreprise, qui s’est toujours senti en avance sur la société, sur le plan professionnel, est en fait en retard, à cause de la diffusion extraordinairement rapide des nouveaux outils numériques. En cinq ans, notre téléphone est devenu le principal outil de communication avec notre banque et non plus l’agence. Demain ce sera l’outil de paiement numéro un. Les jeunes générations sont plus enclines à profiter les nouveaux usages proposés par les nouveaux outils et les adoptent plus rapidement. Ceci leur donne un tout par rapport à leurs aînés et les aînés peuvent en tirer parti.

LCV : On observe par exemple, en matière de recrutement, et contrairement au modèle anglo-saxon avide de surprise, des RH françaises normées à l’extrême, en quête de profils clonés pour la plupart. Qu’en pensez-vous ? Est-ce révélateur justement de cette réticence en France, à la différence / altérité / multiplicité, évoquée un peu plus tôt ?

MR : C’est dans le domaine du recrutement que les entreprises ont fait le plus de progrès pour s’adapter à la nouvelle donne générationnelle. On recrute sur les réseaux sociaux, on sait que l’entreprise doit séduire les candidats et non plus l’inverse. Tout a changé sur ce plan mais pas au delà de la vitrine de l’entreprise. Une fois dans l’entreprise le nouvel embauché s’aperçoit que le système de rémunération, de gestion de carrière de formation ou de management tout court est toujours celui d’avant. Pas du tout en phase avec les attentes des nouvelles générations. Ce qui est frappant aussi est que les recruteurs sont essentiellement des jeunes et principalement des femmes aujourd’hui.

LCV : Quels sont les modèles qui fonctionnent bien, sur une dynamique vertueuse, en dehors de la France ? Pouvez-vous nous livrer quelques exemples de vos réalisations et de l’impact de vos enseignements sur le mode de fonctionnement des équipes accompagnées ?

MR : Nous avons en effet identifié et mis en place un grand nombre de bonnes pratiques de mangement intergénérationnel. Le Reverse Mentoring fonctionne bien de même que le Mentoring tout court. Les plus jeunes sont pressés et ont besoin de savoir s’ils font bien. Un feedback fréquent et rapproché de leur manager est nécessaire mais les plus anciens d’entre eux n’ont pas eu l’expérience du feedback, sauf une fois par an lors du fameux entretien annuel aujourd’hui dépassé. La mise en place de processus de transmission de compétences et d’expérience est aussi extrêmement utile. Seul un tiers des entreprises déclarent bien maitriser ce disposition de préservation et de transmission des compétence, selon les derniers résultats de l’OMIG.

LCV : Pouvez-vous nous expliquer l’enjeu que représente cette perception de la réalité qui nous entoure, et l’impératif surtout, de manière plus large dans le cycle de l’existence, de comprendre que l’on doit collaborer ensemble, au sens littéral du terme ?

MR : Les espèces qui ont survécu sont celles qui ont su collaborer autour d’un mythe commun. L’espèce humaine – et non la planète – est en péril et mérite d’être sauvée. A une époque où les anciennes générations dépendent des nouvelles pour survivre et se développer à l’ère numérique, seule la coopération intergénérationnelle permettra de co-apprendre ensemble, au-delà des générations, pour survivre au 3eme millénaire.

LCV : Sans mauvais jeu de mots, et puisqu’il s’agit de cela, quelle est la principale Clé de mise « en marche » ? Comment les noeuds se desserrent au sein d’une équipe lestée du poids de relations dysfonctionnelles ? 

MR : La reconnaissance de ce que l’autre apporte d’unique et d’indispensable est un préalable à la coopération intergénérationnelle. Si les deux parties trouvent leur compte dans la coopération, à des niveaux différents, voire à des moments différentes, la dynamique vertueuse de l’apprentissage mutuel porte de beaux fruits.

LCV : Si la société était lucide et normalement constituée, ne pensez-vous pas que vous devriez aujourd’hui avoir fondé un ministère dédié à l’Inter-générationnel / Inter-culturel et recruté des milliers de consultants à vos côtés ? N’avez-vous pas l’impression parfois d’être un Petit Poucet qui risque à tout moment d’être avalé par la forêt ?

MR : Pas du tout ! L’intergénérationnel correspond à un enjeu sociétal de plus en plus reconnu. Nos enquêtes successives le confirment chaque année. Tout récemment le Président de la République française lui-même s’est emparé du concept.

 

Entretien réalisé avec Marc Raynaud – Partner

InterGenerationnel 15 rue du Louvre –  Paris

www.intergenerationnel.fr

Dernières chroniques :

http://www.intergenerationnel.fr/2017/05/comment-gouverner-avec-trois-generations/

http://www.omig.fr/blog/2017/11/osez-le-management-intergenerationnel/

 

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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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