La guerre froide de saison

Au commencement il y a une série dont les codes cinématographiques sont clairement mainstream : des héros sexy, un casting précis, sans parler des intrigues haletantes, de la direction photo, des costumes, des décors ou des accessoires. En bref, du travail haut de gamme de dentelière ! Une chose est certaine, grâce au talent de l’équipe du film, nous sommes bien dans les années 80. Pour les plus âgés, tous les repères y sont palpables et la recette est parfaitement exécutée.

Keri Russell (Golden Globe pour Felicity en 1999) et Matthew Rhys incarnent Elizabeth et Philipp Jennings, un couple presque trop parfait, constitué en réalité de deux espions du KGB. Ils nous séduisent instantanément. On comprend rapidement leur mission, celle de vivre aux États-Unis avec leurs (vrais) enfants, nés dans le cadre d’une union arrangée pour l’URSS de l’époque, pendant la guerre froide. L’action se déroule lors du premier mandat du président américain Ronald Reagan et il s’agit pour eux de produire du renseignement, du soutien ou de la déstabilisation sur le territoire surveillé.

Le postulat de départ est un peu osé puisque les scénaristes souhaitent nous faire adhérer à un mariage de façade, et même nous embarquer sur le cours de son existence, impliquant deux enfants bien réels mêlés, malgré eux, à cette histoire politique, qui les dépasse évidemment. Toute la finesse et l’efficacité de l’écriture est fondée sur cette nuance-là. Et si l’on détournait la fameuse citation de Michel Audiard, on aurait tendance à dire que les auteurs talentueux de ce pool ont certainement su laisser des fêlures se creuser, pour que passe la lumière de leurs émotions. Et c’est tellement bien réalisé que l’on comprend au fur et à mesure du lien qui se tisse entre nous spectateurs et les personnages, que rien ne sera jamais voué à être binaire.

Plus les saisons avancent et plus les frontières semblent se dissoudre entre les cases que l’on aurait aimé dessiner à l’encre permanente. Le scénario prend son temps, par principe. Certains personnages s’installent, partent et reviennent beaucoup plus loin et d’autres pistes sont explorées sur la durée. Comme l’histoire de l’amour impossible entre deux êtres contraints à se lier, s’unir et être même parents, ensemble. Contrairement à ce qui pourrait être initialement perçu comme une imposture, la série dit pourquoi pas. Et soudain dans ce contexte dramatique, il est possible de faire advenir des sentiments, qui entrent ainsi dans la danse d’un binôme professionnel pourtant maîtrisé à la perfection, et totalement millimétré. La sensation s’immisce imperceptiblement, et d’un épisode à l’autre, au détour d’un sursaut, d’un souffle ou d’un regard, on finit par percevoir l’attachement qui se développe, et le sentiment qui pointe le bout de son nez jusqu’à l’évidence en saison 5. Cela jusqu’à compromettre l’efficacité de ces agents aux capacités d’exécution hors-normes. Forcément, le cœur est à bannir, et ne devrait rien avoir à faire dans tout cela. Le tourbillon de la vie… D’autant plus que la réalité rattrape souvent la fiction, puisque l’on apprend récemment que les deux héros vivent une histoire d’amour dans la « vraie vie » depuis 2013 (lancement de la 1ère saison). La tension est tellement palpable entre les deux acteurs que l’on est à moitié surpris.

Camille Martin

Les cinq premières saisons (chaîne FX) sont disponibles sur Netflix.

 

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