François, ou l’Eglise en mouvement

Bernard Lecomte est journaliste, écrivain, spécialiste du Vatican. Il a été chef du service étranger à La Croix, grand reporter à L’Express et rédacteur en chef du Figaro Magazine. Il est l’invité des Conférences de Sara Yalda aux Mathurins ce soir, et a accepté en cette perspective, de répondre à nos questions. Il répond en historien à la polémique, et plus précisément sur le sujet de la pédophilie dans l’église. Il brosse en outre, le portrait d’un Pape qui, au lendemain de son appel vibrant à la jeunesse qu’il « encourage à résister » et à s’exprimer, porte sur ses épaules semble-t-il, toute l’espérance de ses fidèles. Un entretien passionnant.

LCV Magazine : Un Pape proche des siens peut-il réellement faire bouger les lignes d’une tradition ancestrale ? Ou plus directement : est-il suffisant au sein de la communauté des catholiques, d’être humain et d’incarner cette fonction, pour être considéré comme un Pape charismatique ? 

Bernard Lecomte : Tous les papes sont à la fois des héritiers et des missionnaires. Tous doivent concilier l’héritage de la Révélation, ce dogme auquel ils ne peuvent évidemment rien changer, et l’exigence de s’adresser à un monde qui change sans cesse, et auquel on ne peut parler comme au Moyen âge ! Le pape François est « charismatique » dans la mesure où sa personnalité plaît au grand nombre – il y a toujours des exceptions – comme ce fut le cas pour un Jean XXIII ou un Jean-Paul II.

LCV : Selon vous, quel est le projet intime du Pape François et quelle est sa véritable marge de manœuvre pour le réaliser ? Ne risque-t-il pas de rapidement « compter ses heures » s’il tente une réforme trop présomptueuse ?

BL : Son projet, c’est une Eglise qui ne reste pas sous ses clochers à attendre les fidèles et à défendre un patrimoine, mais une Eglise qui sorte du train-train, qui bouge, qui aille évangéliser les « périphéries ». Il veut une Eglise « qui accueille et non qui condamne », qui soit un « hôpital de campagne plutôt qu’un poste de douane » !

LCV : En ce sens, qui suit et protège le Pape François au Vatican ? Et qui sont ses détracteurs ?

BL : Il y a environ 1,3 milliard de gens, dans le monde, qui considèrent le pape comme leur chef spirituel. Ce qui ne veut pas dire qu’ils lui obéissent en tous points – l’Eglise catholique n’est pas une caserne ! Il arrive évidemment que certains catholiques contestent telle ou telle position du pape – ainsi, en Europe, certains n’acceptent pas son discours sur l’accueil des migrants. Quant à la Curie, c’est une petite administration romaine qui grince toujours quand on veut la réformer…

LCV : Dans un papier du 5 mars (La Croix), Agnès Chareton épingle un Pape dans la tourmente des affaires de pédophilie. Rappelons le contexte de la crise qui a éclaté au Chili, après qu’il a célébré la messe aux côtés de Mgr Barros, accusé de ne pas avoir dénoncé les agissements criminels d’un prêtre. Qu’en pensez-vous ? Comment ne pouvait-il pas être informé ?

BL : Le pape, sur ce plan, est l’héritier de Benoît XVI, qui a beaucoup fait pour lutter contre le fléau de la pédophilie. Mais le pape François est rattrapé non pas par les crimes pédophiles, qui datent presque tous de vingt, trente ou quarante ans, mais par le délit de négligence commis par des évêques qui n’ont pas su régir correctement à ces drames. Au Chili, en exigeant pour Mgr Barros la présomption d’innocence, le pape a commis une maladresse : il aurait mieux fait de recevoir les victimes !

LCV : Cité dans le film Spotlight, le psychothérapeute américain Richard Sipe affirme que 6 % des prêtres seraient concernés par la pédophilie. Ce qui semble confirmer ce qu’affirme Christian Terras, le rédacteur en chef de la revue Golias : à savoir qu’il y aurait plus de pédophiles dans la population des prêtres que dans la société qui nous entoure (Source « Pédophilie, un silence de cathédrale, France 3, documentaire diffusé le 21 mars à 20h55). Qu’en pensez-vous ?

BL : Christian Terras est un gentil garçon, mais il est souvent excessif. Les études sérieuses sur le sujet prouvent deux choses : le pourcentage de pédophiles dans l’Eglise (entre 1 et 3 % selon les experts) est le même que dans le reste de la société (ou dans l’Education nationale, les chorales, les clubs sportifs, etc) ; et, aux Etats-Unis, il est équivalent chez les catholiques et chez les protestants, où les pasteurs sont mariés, ce qui fait du célibat des prêtres une fausse piste d’explication à ces déviations.

LCV : Quelles actions fortes (demandées par les victimes) pourraient être enclenchées dans les années qui viennent, selon vous, par le Pape François afin de réparer cette blessure à vif de l’église ? L’Eglise pourra-t-elle se sortir de ce qui semble être l’impasse d’une omerta trop ancienne, et comment son image pourra-t-elle être blanchie, toujours selon vous ? 

BL : Il y a eu beaucoup d’actions fortes menées par l’Eglise, notamment dans les années 2000-2003 en Allemagne et en France, puis au début du pontificat de Benoît XVI. Mais la soudaine libération de la parole des victimes, depuis 2015, pose de nouveaux problèmes à des évêques qui n’y sont pas préparés. Il faudra du temps pour régler définitivement cette douloureuse question  dans les 4.000 diocèses du monde entier où les évêques appliquent les consignes papales avec plus ou moins d’empressement…

LCV : Quelle devrait être l’Eglise de demain ?

BL : Je suis journaliste et historien, pas devin ! L’Eglise catholique a un peu plus de 2.000 ans, elle a connu des périodes fastes et moins fastes, glorieuses et moins glorieuses. Le nombre de catholiques dans le monde étant en augmentation constante, il est probable que l’Eglise a un avenir encore long et sûrement contrasté, mais impossible à prévoir !

 

Les Conférences Sara Yalda aux Mathurins : Bernard Leconte, journaliste et historien, invité lundi 26 mars 2018 à 18h30 sur la thématique « Le Pape François est-il un pape comme les autres ? »

Billetterie : Tarif de 18 à 24 euros, Tarif abonné 16 euros, Tarif jeune 10 euros. Réservations au 0142656252 ou par mail clementine@theatredesmathurins.com

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About Karine Dessale

Fondatrice de LCV Magazine en 2009, la journaliste Karine Dessale a toujours souhaité qu'il soit un "média papier en ligne", et la nuance veut tout dire. A savoir, un concept revendiqué de pages à manipuler comme nous le ferions avec un journal traditionnel, puis que nous laisserions traîner sur la table du salon, avant de nous y replonger un peu plus tard... Le meilleur compliment s'agissant de LCV ? Le laisser ouvert sur le bureau de son Mac ou de son PC, avec la B-O en fond sonore, qui s'écoule tranquillement...
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